Publié le 12-12-2013
L. KISSI ; I. BENYAHYA
Service d’odontologie chirurgicale.
CCTD Casablanca – Maroc


RÉSUMÉ 
La chéilite actinique est une affection potentiellement maligne de la lèvre (OMS 2007) due aux dommages de l’ADN cellulaire par une exposition prolongée aux rayons ultraviolets.
Les facteurs de risque incluent le tabagisme, l’irritation de la lèvre ainsi qu’une hygiène bucco-dentaire inadéquate.

Cette affection est principalement observée chez les sujets de peau claire et est plus fréquente chez les hommes.


Cliniquement, la lèvre inférieure est le plus souvent atteinte. La chéilite se manifeste par une atrophie du rebord du vermillon de la lèvre inférieure avec un érythème persistant. Des ulcérations et des fissures peuvent également être notées.

L’examen histologique confirme le diagnostic en révélant les remaniements caractéristiques : Hyperkératose, élastose solaire.
Dans les stades avancés, induration et nodule peuvent être constatés ce qui justifie une biopsie pour écarter une dégénérescence maligne.

A travers ce travail, nous mettrons le point sur cette lésion ainsi que sur le rôle du médecin dentiste dans la prise en charge, le suivi et la prévention.
Mots clés : chéilite actinique, transformation maligne, cancer, rayons UV.
 
INTRODUCTION
La chéilite actinique chronique est une affection des lèvres considérée comme potentiellement maligne (1,2,3). Elle survient après une exposition prolongée au soleil, aux intempéries et à une forte prédominance masculine avec un âge moyen de 50 ans (4,5).
La population à risque est représenté par les sujets à teint clair ou roux qui par leur profession ou leurs loisirs sont exposés au soleil (agriculteurs, marins, skieurs, ingénieurs de bâtiment ...) (2).
Les deux lèvres peuvent être atteintes mais c’est principalement la lèvre inférieure dans la région du vermillon qui est le plus touchée (2,6,7).
C’est une affection qui évolue très lentement sur plusieurs années (6).
 
PATHOGÉNÈSE
Le vermillon reçoit une dose élevée de rayonnements ultraviolets car il se trouve à angle droit par rapport au soleil. C’est une région très vulnérable, l’épithélium à ce niveau est aminci et la mélanine, substance ayant un rôle très important dans l’absorption des rayons UV, est très faiblement présente ce qui permet le passage de ces derniers à travers la barrière épithéliale causant  des dommages tissulaires et cellulaires et bloquant ainsi le mécanisme de réplication de l’ADN. D’un point de vue moléculaire, ceci conduit à une activité mitotique réduit et d’un point de vue clinique à l’atrophie de l’épithélium et à une faible capacité de photo protection  de la lèvre (2,8). 

Les rayons UV peuvent aussi affecter les gènes de la prolifération cellulaire notamment le P53, la perturbation de ce dernier peut entrainer la formation de kératinocytes atypiques  dans la couche basale et le développement de la chéilite actinique. Une absence d’exposition supplémentaire aux UV peut entrainer une réparation par contre des expositions répétées causent des dégâts irréversibles avec un risque de transformation maligne.

Une étude récente précise que les kératinocytes de la chéilite actinique ont déjà subi une transformation moléculaire et génétique induite par la lumière ultraviolette en kératinocytes néoplasiques et que la chéilite actinique est en fait le résultat de l’expansion clonale des kératinocytes transformés et qu’elle devrait être considérée comme un carcinome in situ en initiation (2,9).
 
CHÉILITE ACTINIQUE ET TRANSFORMATION MALIGNE 
La chéilite actinique est une affection à risque, susceptible d’évoluer vers un carcinome épidermoïde de la lèvre inférieure (6,10). Elle constitue la principale cause d’OIN (Oral intraepithelial neoplasia) de la lèvre inférieure et le risque de transformation en cancer varie de 1 à 20% (7). Ce risque est imprévisible et dépend principalement de la dose, de la durée et de la fréquence d’exposition  aux rayons ultraviolets (8,11). 
Bien que les rayons UV soient le facteur de risque le plus important, d’autres facteurs peuvent augmenter ce risque à savoir le tabac, l’alcool, l’irritation chronique (2,8).
 
SYMPTOMATOLOGIE CLINIQUE
La chéilite actinique se traduit par un aspect clinique de la demi-muqueuse assez caractéristique. 
Une sécheresse cutanée avec une sensation de brûlures est rapportée par le patient (12).
A l’inspection, une desquamation, une modification de la couleur, des lésions kératosiques érythémateuses, atrophiques ou érosives et parfois des fissures chroniques sont notées (Fig.1,2)
Typiquement, la limite cutanéo-muqueuse est irrégulière voire absente, sa perte selon certains auteurs, constitue une caractéristique dominante de la chéilite actinique (2,4,6,10).
 
La palpation révèle un aspect cartonné ou en papier de verre.
Un changement de l’aspect des lésions avec un épaississement, une inhomogénéité, l’apparition d’une ulcération ou de croûte ne guérissant pas ainsi qu’une induration doivent faire suspecter une possible transformation maligne et nécessitent la réalisation d’une biopsie (6,7,9).

Fig.1 : Desquamation de la lèvre inférieure avec des croûtes récidivantes Fig.2 : Lésions kératosiques avec une érosion sur la demi-lèvre droite
 
HISTOLOGIE
L’examen histologique va permettre de confirmer le diagnostic de la chéilite actinique en révélant les remaniements caractéristiques : atrophie de l’épithélium avec hyperkératose plus ou moins importante, une élastose actinique avec une homogénéisation des fibres collagènes du chorion qui deviennent basophiles, la présence de télangiectasies et d’un très discret infiltrat inflammatoire chronique (2,6,8).
Des dysplasies épithéliales peuvent être observées avec des atypies cellulaires et des mitoses permettant de distinguer les OIN bas et haut grade témoignant d’un risque de transformation maligne (6).
 
TRAITEMENT
Plusieurs méthodes thérapeutiques ont été proposées dans la gestion de la chéilite actinique qui peuvent être chirurgicales ou non chirurgicales dont le but est d’éliminer ou de détruire l’épithélium anormal. Ce traitement dépendra de l’étendue des lésions et d’autres considérations en rapport avec le patient (6).
 
Elles incluent des traitements topiques : 5-fluorouracil (Efudix®), l’imiquimod (Aldara® 5%) (4,6,13).
D’autres traitements ont également prouvé leur efficacité comme la cryochirurgie, le laser CO2 et la thérapie photodynamique (1,2,14).
Dans certains cas, la vermillonectomie est le traitement de choix. Elle consiste à enlever la totalité de la demi-muqueuse labiale et à recouvrir la surface cruentée par décollement et avancement de la muqueuse (2,4,10).

Fig.3 : Chéilite d’origine médicamenteuse (traitement anti-acnéique) Fig.4 : Chéilite allergique (hypochlorite de sodium)
 
DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL
La chéilite actinique peut prêter à confusion avec d’autres chéilites : la chéilite glandulaire et les chéilites d’origine allergique (hypochlorite de sodium), médicamenteuse (acitrétine, bétabloquant, cyclines) (Fig.3,4) (4,12, 13).
Le diagnostic différentiel se fera avec les pathologies bulleuses comme l’érythème polymorphe et le pemphigus vulgaire, avec les lésions kératosiques du lichen plan buccal et enfin avec certaines maladies qui peuvent présenter des lésions des lèvres comme la maladie de Crhon (Fig.5,6,7).

Fig.5 : Lésions bulleuses  de l’érythème polymorphe Fig.6 : Lésions kératosiques du lichen plan buccal
Fig.7 : Œdème labial dans la maladie de Crhon  
 
PRÉVENTION
Le traitement comporte aussi des mesures préventives qui doivent être rappelées aux sujets exposés au rayons UV et ceux également qui présentent des facteurs prédisposants : Arrêt du tabac, limiter l’exposition solaire, éviter les activités extérieures pendant les heures d’ensoleillement maximal, protéger le visage et les lèvres par le port de chapeau à larges bords et utiliser fréquemment l’écran solaire toutes les 2 heures avec un baume labial efficace (2,4,6,10).
 
CONCLUSION
La chéilite actinique est une affection à risque de transformation maligne. Le médecin dentiste a un rôle déterminant dans :
-  Le diagnostic positif ;
-  La surveillance et le suivi régulier des personnes atteintes  pour pouvoir déceler à temps une éventuelle transformation maligne ;
-  Dans le dépistage des patients à risque de par leur profession ou habitudes de vie nocives.
 
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