«Questions de santé» est une rubrique qui se propose d’apporter des réponses aux intérrogations dans la vie du médecin  dentiste.
Il s’agit d’une personnalité exceptionnelle par le nombre de défis qu’elle a relevé, et par son parcours laborieux et courronné de succès. Ses ambitions sont grandes pour une meilleure formation des médecins dentistes du Maroc, et pour plus de structuration de l’institution et de la profession.
C’est Madame le Doyen Professeur L. TRICHA qui a bien voulu répondre à nos questions et nous honorer par l’animation de la première édition de cette rubrique.


Pr. Latifa TRICHA
Doyen de la faculté de médecine dentaire de Casablanca

Pr. L. Tricha- Baccalauréat Sciences expérimentales à Fès 1972
- Diplôme de Docteur en Chirurgie Dentaire à Bordeaux 1979
- C.E.S microbiologie/bactériologie à la Faculté des sciences de bordeaux1980
- C.E.S anthropologie à la Faculté des sciences de bordeaux1981
- C.E.S Pédodontie Prévention à la faculté de chirurgie dentaire de Garancières
  de Paris 1982
- Diplôme de 3ème cycle de Docteur en Sciences Odontologiques en Pédodontie
  Prévention à l’université de Bordeaux 1983
- Chargée de la coordination des enseignements à la faculté de médecine dentaire
  de  Casablanca en 1984
- Professeur agrégé en Pédodontie-Prévention à la faculté de médecine dentaire
  de Casablanca 1986
- Chef de Service d’Orthopédie Dento-Faciale du Centre de Consultations
  et Traitements Dentaires de Casa 1987
- Vice Doyen de la faculté de médecine dentaire de Casablanca 1988
- Membre du Conseil d Administration du CHU Ibn Rochd  1990
- Doyen de la faculté de médecine dentaire de Casablanca 1993
- Médecin Chef du CCTD du CHU de Casablanca 1993
- Membre Fondateur en 1992 et Présidente par Intérim de la Conférence des Doyens
  des facultés de médecine dentaires Francophones1999
- Membre de la Conférence des doyens des facultés de médecine dentaire Arabes1997.



Le Courrier du Dentiste :

Mme le Professeur Latifa TRICHA, c'est votre deuxième mandat que vous passez en tant que doyen, quels sont les points positifs qu'on peut recenser ?

Mme L. Tricha : C'est toujours le même mandat (avec le sourire), depuis bientôt huit ans. Ce que j'ai pu apporter au niveau de cette Faculté?
D’abord une cohésion et une maturité au niveau des départements d’enseignements. Nous avons dû structurer tous les enseignements, pour passer d'une faculté assistée à une faculté autonome, ce qui nous permet de s'ouvrir d'une manière assez intéressante vers l’extérieur.
Notre conseil d'établissement est statutairement au complet : Je les ai vu avancer, prendre les responsabilités des départements, structurer, réfléchir et définir des programmes de recherche visant tous les domaines de la santé bucco-dentaire au Maroc. Maintenant nous avons des cadres de très grande valeur qui sont prêts à prendre leurs responsabilités, les chemins sont clairs et bien tracés. Je pense qu’il suffit maintenant de bonne volonté pour maintenir le cap.

Nous avons formé autour de 1000 médecins dentistes à partir de 13 promotions. Je suis très optimiste quant à l’avenir de la faculté. Nos étudiants sont formidables, nous recrutons les élites de la région sud, de Mohammedia jusqu'à Lagouira. Cette élite a une volonté de travailler, de s'en sortir, et je peux dire que les étudiants en médecine dentaire travaillent énormément.

Que de plaisir me procure cet esprit de convivialité que les étudiants sont arrivés à développer à travers leurs activités culturelles et sportives et ce n'est qu'un début.

Nous avons délicatement instauré l'internat et le résidanat en 1996 avec la formation de spécialistes dans toutes les disciplines cliniques. À cette occasion, je remercie le corps enseignant  d’avoir bien pris à cœur cette formation, d’ailleurs les premiers Lauréats sont une fierté pour nous.

Nous avons hérité d’un établissement construit provisoirement en préfabriqué. Grâce à l’aide de notre ministère, nous avons réaménagé nos locaux de manière   à répondre à nos besoins de fonctionnement : C’est un acquis pour les étudiants et l’ensemble du personnel pédagogique, administratif et technique.

LCDD : Une majorité de femmes enseignent dans votre établissement, est-ce un hasard ou c'est délibéré ?  

Mme L. T. : Non, il n'y a pas de délibéré, mais ce n'est pas un hasard non plus. C'est entre les deux. Depuis 1980, le système de recrutement des étudiants était par voie de concours, et il y avait un petit peu plus de garçons que de filles (60 % contre 40 %). À partir de 1989, il y a eu l’arrivée des bacheliers du nouveau baccalauréat par Académie (qu'on appelait arabisée). Le législateur a décidé d’instaurer un mode d’accès basé sur le classement par ordre de mérite selon la moyenne obtenue au baccalauréat. Alors, le changement a été ressenti, et nous avons commencé à avoir plus de filles que de garçons au fil des années.  
Moi j'en vois deux raisons : La première raison est que les filles sont de mieux en mieux classées que les garçons au niveau des lycées.

Deuxième raison, nous recrutons dans la même cohorte que la faculté de médecine de Casablanca et les grandes écoles d’ingénieurs du Maroc. Ce système ne permet pas de faire un choix volontaire, c-à-d que l'élève qui est en terminale dépose son dossier dans plusieurs structures, alors qu'il y a un classement général de tous les élèves bacheliers marocains par région, et après, les garçons optent plus pour des formations telles l'école Mohammedia,  l'ENSEM, ISCAE ou des écoles étrangères. Ce qui fait que dans notre classement, nous assistons à une prédominance de filles parmi les étudiants.


En ce qui concerne le corps enseignant, le milieu extérieur pousse les hommes à gagner de l’argent plus tôt et l’enseignement paie moins que la pratique privée. Ceci se répercute au niveau du recrutement des enseignants, de même que pour les internes et les résidents où il y a plus de filles que de garçons.

Cette féminisation du corps enseignant est une tendance nationale et même internationale.

LCDD : On n’a jamais oublié le succès des manifestations scientifiques d’il y a trois, quatre ans, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Que se passe-t-il ? (on parle de manque d’affluence)

Mme L. T. : Oui, je pense que la profession passe par un moment difficile. Cependant des études internationales portant sur l’affluence des professionnels aux manifestations scientifiques ont montré que seulement 10 % assistent et que souvent ce sont les mêmes.
Parmi les raisons de la non-participation massive des chirurgiens dentistes aux différentes manifestations scientifiques, nous pouvons citer :
Premièrement, le peu d’intérêt que portent les chirurgiens dentistes à la formation continue dans notre pays et qui peut se justifier par la non-reconnaissance de nos compétences nationales. Certains, vont chercher la même formation mais beaucoup plus coûteuse à l’étranger. La majorité oublient que leur formation a été assurée au Maroc et que les structures universitaires ont évolué parallèlement aux progrès scientifiques et techniques de l’odontologie,

Deuxièmement, la désorganisation actuelle des activités des sociétés scientifiques. En effet, chacune d’elles choisit ses thèmes et les organise indépendamment des autres, alors qu'il faudrait une coordination interne permettant un bon planning de dates et de thèmes sur l’année,


Troisièmement, la formation continue n’est pas encore obligatoire au Maroc alors qu'elle est déjà instaurée dans de nombreux pays. Par exemple, au Canada, la formation continue s'est développée grâce à cette mesure. Vu les progrès technologiques, le médecin dentiste est obligé d'avoir au moins 5 participations à une formation continue sur l'année et ceci est en relation avec l’autorisation d’exercice.

S’il est vrai que les organismes professionnels au Maroc ne sont pas encore prêts pour cela, il faudrait bien entamer cette démarche. Notre pratique quotidienne nous oblige à être au courant de toutes les nouveautés scientifiques et technologiques et à les acquérir afin de mettre tous les moyens thérapeutiques existants au service de nos patients.
À mon avis, il faut que toutes les associations professionnelles militent et travaillent dans ce sens. La Faculté met à leur disposition tous ses moyens pour la réussir.

LCDD : Nous avons assisté à la naissance heureuse de l’Unité de Consultations et des Urgences du CCTD de Casablanca, racontez-nous l’histoire ?

Mme L. T. : le CCTD a deux missions principales : la formation des médecins dentistes et celle de dispenser les soins dentaires à la population. Mais vu sa structure et sa capacité, il ne pouvait répondre à toutes les demandes de consultations et de soins des patients. La saturation des services -sauf en prothèse- entraîne dès le mois de septembre un blocage des rendez-vous sur 3 à 4 mois avec en moyenne 30 à 40 nouveaux rendez vous par semaine y compris les consultations en urgence qu'on ne peut différer. La prise en charge des urgences était réalisée dans le service de chirurgie en plus de ses activités propres. La volonté des chefs de services de répondre à la demande, la présence des internes et résidents ainsi que l’appui de la direction du centre hospitalier ont permis de structurer cette unité. Enfin, nous sommes heureux de pouvoir répondre à la demande en consultations et en urgence de la population Casablancaise.

LCDD : Après 7 mois d’existence, peut-on dire que c’est une réussite ?

Mme L. T. : Bien sûr, c'est la seule structure d'urgences dentaires organisée à Casablanca et à ma connaissance au Maroc. Cette structure se compose de 5 fauteuils de soins d'urgences, 2 fauteuils de consultations, une unité complète de radiologie -rétro-alvéolaire, panoramique et téléradiologie- qui répond aux besoins des urgences et des demandes à titre externe. Les urgences sont ouvertes 7 jours sur 7, de 8h30 jusqu'à 20h30 du lundi au vendredi, les jours fériés et week-end de 8h30 à 14h30. Ça nous permet de soulager la population.

LCDD : Il semble que vos tarifs de soins au CCTD soient aussi chers qu’en privé, après qu’ils aient été accessibles auparavant. Pourquoi ça ?

Mme L. T. : Non, je ne pense pas que ce soit une question d'accessibilité. Le statut d’autonomie du centre depuis son ouverture en 1985 et l'insuffisance du budget de fonctionnement ont entraîné la mise en place d’un paiement des actes avec une tarification du D à 50 % du taux de remboursement des mutuelles. Mais nous restons rattachés au principe de la santé publique qu'est la gratuité des soins de base en ce qui concerne la population indigente.
En 1994, la révision de la tarification du D par le ministère de la santé a entraîné une augmentation des prix qui restent inférieurs au prix de revient des actes.

Maintenant, c'est l’absence d’application de cette nomenclature et l’anarchie de la tarification pratiquée par le secteur privé qui posent problème. La vraie concurrence se passe avec les charlatans qui continuent à exercer en totale impunité en bradant les prix des actes médicaux. À mon avis, c'est plutôt un problème de réglementation de la pratique de la médecine dentaire dans notre pays qui doit être réalisée. La baisse des prix des actes risque de s'accompagner d'une baisse de qualité et c'est ça malheureusement qu'il faudrait éviter.

Finalement, c'est un problème de non-respect des lois et des réglementations en vigueur dans notre pays. C’est au  Conseil de l'Ordre des chirurgiens dentistes  et aux Pouvoirs Publics  de faire le nécessaire afin que la population marocaine de quel niveau social qu’elle soit, puisse être traitée par des médecins dentistes.


LCDD : Comment voyez-vous l’avenir de votre établissement et quels sont vos projets d’avenir?

Mme L. T. : aujourd'hui la Faculté a vingt ans et le CCTD quinze. Leurs locaux provisoires et inadaptés sont en cours de réaménagement pour mieux répondre à nos missions de formation, de recherche et de soin.
Nos projets d'avenir. Après notre évaluation, il devient nécessaire de :
- Redéfinir le mode de recrutement ainsi que les profils de formation en adéquation avec l’environnement socio-économique marocain tout en renforçant la qualité de la formation en santé communautaire et l’accès aux nouvelles technologies de la communication et l’enseignement de l’anglais,
- Introduire un complément de formation en gestion pour mieux préparer l’insertion de nos lauréats dans le secteur privé,
- Renforcer les axes de recherches dans les disciplines fondamentales et cliniques en tenant compte des pathologies bucco-dentaires spécifiques au Maroc. Les différents départements y travaillent déjà,
- Proposer des programmes en formation continue en rapport avec les besoins exprimés par les professionnels et ouvrir dans le cadre de l’autonomie de l’université de la nouvelle loi de l’enseignement supérieur des diplômes universitaires,
- Instaurer la formation continue obligatoire en collaboration avec les instances professionnelles et les ministères de tutelle,
- Renforcer le champ des activités sociales, culturelles, artistiques et sportives au sein de notre établissement,
- Encourager les investisseurs et les industriels à développer des laboratoires et usines de fabrication de matériels et produits dentaires au Maroc. Actuellement, il n’y ait pas un produit dentaire qui se fabrique au Maroc. Les importateurs n’ont souvent pas de stock disponible. Quand nous lançons des appels d'offres, les commandes arrivent souvent après les délais de livraison créant des ruptures de stocks. Nous devons avoir à notre disposition tous les moyens pour développer correctement notre profession.

LCDD : Le mot de la fin ?

Mme L. T. : Nous avons beaucoup de défis à relever, maintenant il faut que notre organisation professionnelle soit forte et elle ne le sera qu'avec le nombre de ses adhérents, qu'avec sa rigueur, qu'en étant des personnes capables de la pousser et de la défendre, et de ne pas défendre ses intérêts personnels, individuels. Quand on fait partie d'une profession, on doit oublier l'individu et on parle en tant que profession et en tant que corps, nous faisons partie d’une profession réglementée. Le contrôle de cette réglementation doit être assuré par l'autorité de tutelle. J'appelle à ce que tous les médecins dentistes se mobilisent et oublient leurs petites querelles personnelles, parce que ça ne nous mènera nulle part.

Le plus important, c'est ce que nous défendons, la santé de notre population à travers un corps sain, et le corps sain c'est le corps des médecins dentistes. Ils sont tous jeunes, c'est normal car 80 % sinon 90 % de notre profession n'a pas plus de 10 ans de pratique, et ils ont pris le temps de développer une résistance parce que chacun essaie de défendre sa place. Il est temps d'avoir confiance dans sa profession et de dire que nous ne pouvons la mener plus loin qu’en étant ensemble. Nous devons tous unir nos forces pour faire avancer cette jeune profession, secteur privé, secteur public, techniciens de laboratoire de prothèses, aides médicales, personnel administratif, importateurs de produits dentaires et surtout nos ministères de l’enseignement supérieur et bien sûr le ministère de la santé.

Propos recueillis par Redouane MOUDEN

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